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Paroles de prof

 

2001, le Boxeur

 

Il était une fois un boxeur et un vieux pommier…

 

Comme chacun sait, les pommiers sont faits pour donner des pommes et les boxeurs, des coups de poing. Un boxeur cogne mais il peut se cogner à un vieux pommier. Les boxeurs vivent sur le ring et dans les gymnases; les pommiers se trouvent au fond des jardins discrets et dans les vergers paisibles. Il arrive qu’un boxeur visite un verger, mais un pommier ne pourrait survivre dans un aréna. S’il enlève ses gants, le boxeur peut cueillir des pommes et les goûter. S’ils sont trop longtemps négligés, les pommiers cessent de fleurir et leurs branches noueuses sèchent brusquement. La saga des pommiers remonte aux temps d’Adam et Ève. On connaît assez bien l’histoire des rejetons d’Adam et Ève; celle des pommiers a été peu étudiée…

 

Cette année-là, la Direction des études avait décidé qu’il fallait occuper entièrement la plage horaire et qu’il y aurait dorénavant cours le vendredi après-midi jusqu’à 16 heures. Et c’est ainsi que je fus parmi quelques rares collègues à me retrouver devant un groupe de 32 étudiants de 13 h 15 à 16 h le vendredi. Je savais que ce cours posait un défi, mais jamais je n’aurais pensé qu’il tournerait en un tel chagrin.

 

Au premier cours, cinq minutes avant l’heure convenue, je me plaçai dans le corridor près de la porte de mon local pour voir venir et accueillir ceux qui allaient devenir mes « braves du vendredi ». Il s’approcha en regardant droit devant et au moment de me doubler, il se retourna à l’oblique et fit : « À quelle heure on finit »? C’était plutôt une injonction qu’une question. À ce drôle de salut, je répondis en mode informatif. Le boxeur venait d’entrer dans ma vie.

 

Difficile d’aller présenter son plan d’études et d’en parler avec enthousiasme quand un étudiant, sans même vous avoir salué, vous demande déjà son congé. Un ressort venait de se rompre en moi. Dès la première heure, j’affirmai que le vendredi serait pour nous un jour semblable à tous les autres. Je convins que cette période n’était pas la plus géniale de la semaine, mais c’était celle qui nous était allouée et il nous faudrait en tirer le meilleur parti; j’ajoutai que s’il fallait en retirer toutes les périodes défavorables, la plage horaire se réduirait comme une peau de chagrin. Et donnant l’exemple, je leur demandai de répéter : « On est jeudi après-midi »; ce qu’ils firent gentiment pour la plupart, en acceptant de se prêter à ce jeu d’exorcisme.

 

Mon stratagème se révéla tout juste aussi efficace que les astuces de la sorcière Momby du pays d’Oz : à chaque semaine, je serais accueilli par la même question empoisonnée. La douche froide allait durer toute la session. Vous préparez un cours, vous vous apprêtez à le livrer avec ferveur comme si c’était la première fois, vous parvenez presqu’à oublier qu’en fait c’est la cinquième, et le destinataire vous fait savoir que la chose la plus importante est d’en finir au plus tôt. Comment enseigner des choses qui prennent du temps à un jeune qui n’en a déjà plus? Voilà du moins un beau paradoxe qui pourrait enrichir la collection d’un Zénon d’Élée (Achille et la tortue, vous vous souvenez?).

 

Voulant éviter le pire, je fis venir À-quelle-heure-on-finit après la deuxième rencontre pour comparer nos horaires dans l’espoir de l’intégrer à un autre groupe. Ce fut impossible : le lundi, il avait un cours, le mardi, c’était son boulot et le mercredi son entraînement. Beau bonhomme, bronzé en plein cœur de janvier, rasé de près et bien habillé, À-quelle-heure-on-finit voulait devenir boxeur et s’entraînait assidûment dans les moments libres que lui laissaient son travail et ses études. Cela souleva chez moi un espoir : au moins il avait une passion! Avait-il entendu parler des Grecs? Savait-il que ces gens à qui nous devons les Jeux Olympiques et des mots comme athlète et gymnase s’intéressaient autant à la forme physique qu’à l’examen des idées? Peut-être pourrions-nous trouver là un terrain d’entente?

 

Il n’y eut pas de terrain d’entente. Nos objectifs ne pouvaient se rejoindre. Tous les coups semblaient permis : une fois, je l’entendis répondre à un voisin absent à la première heure qui s’informait de ce qui s’était passé « qu’il n’avait pas manqué grand-chose ». Une autre fois, nous abordions l’éthique des droits; au cours précédent, pour montrer que notre époque n’a pas inventé les droits humains, j’avais présenté leur contexte d’origine qui nous ramène au siècle des Lumières. Nous avions entrouvert les premières déclarations du 18e siècle, la Virginienne et la Française, pour découvrir que déjà on y nomme les droits fondamentaux que nous retrouvons dans nos chartes actuelles. Au début du cours suivant, À-quelle-heure-on-finit leva la main et posa sa seule et unique question qui ne toucherait pas la fin du cours : il demanda ce que « venait faire » la Charte québécoise des droits dans un cours de philo et déclara qu’à son avis « tout cela n’était pas de la philo ». Je le pris pour ce que c’était : non pas une demande d’éclaircissement, mais une tentative de déstabilisation. Dur, dur, de se faire montrer son métier par un étudiant qui s’était esquivé dès la seconde période du cours précédent…

 

Nous habitions deux planètes différentes. L’indifférence contagieuse d’À-quelle-heure-on-finit gagna le reste du groupe qui migra sur son orbite. Pas la moindre complicité, pas la moindre passion ne souffla dans cette classe du vendredi. La session se poursuivit comme elle avait commencé, de négociation en négociation, d’une rebuffade à l’autre. Socrate qui prétendait accoucher les esprits avait-il déjà songé à la possibilité d’un pénible avortement? En tout cas, ce groupe mit toute son énergie à ne rien apprendre et, en effet, il n’apprit rien. Le boxeur obtint ses crédits, non sans avoir mis à rude épreuve ce qu’il peut rester d’amour propre à un vieux prof.

 

Il m’est arrivé de quitter ces classes du vendredi-qui-est-un-jeudi en regrettant de n’être pas chargé que de cours optionnels librement choisis par ceux qui s’y inscriraient. Les miens étaient obligatoires et cela réduisait sensiblement les latitudes du contrat pédagogique en m’imposant certains personnages dont, en des circonstances différentes, j’aurais questionné fortement la présence. À d’autres moments, mes pensées allaient aux auteurs du Rapport Parent : elle était généreuse cette vision qui proposait de démocratiser la culture et d’assurer par un tronc commun le même bagage à tous nos cégépiens. Inspirés par le noble idéal d’une société sans classes, les commissaires prenaient pour acquis que tous étaient assoiffés de culture générale et que des profs outillés d’une pédagogie convenable sauraient développer ce goût chez ceux qui ne l’avaient pas encore. Leur pari que j’avais fait mien était-il trop audacieux? À leur décharge, ils ne pouvaient prévoir l’ampleur des changements de notre société et leur impact sur l’école. « Donner le meilleur à tous » s’avérait au fil du temps une entreprise plus exigeante et moins rassembleuse que prévu. Si ce « type » de culture ne convient pas à tous, n’y aurait-il pas lieu d’en prendre acte une fois pour toutes?

 

L’ère des timides jeunes gens en fleur, en quête d’un savoir presqu’initiatique, qui attendent que l’école leur révèle quelque chose sur leur âme profonde, serait-elle derrière nous? Nos étudiants savent-ils encore profiter de ce bel espace de liberté que leur offrent leurs années de cégep et qui ne reviendra pas dans leur vie? Dans dix ans, pourront-ils se reconnaître dans ces propos de Pierre Bourgault qui disait qu’« on ne s’ennuie pas de son temps d’université, mais on s’ennuie souvent de son temps de cégep »? Beaucoup n’arrivent plus à se donner entièrement et passionnément à l’aventure qui leur est proposée. Tant d’autres projets les sollicitent. S’il en reste, les princesses et les pêcheurs de perles se font plus discrets et ne doivent pas trouver facilement leur compte dans la conjoncture présente. Dans les années ’90, un étudiant de Québec a poursuivi son cégep devant les tribunaux parce qu’il jugeait n’avoir pas reçu les éléments de culture générale que lui promettaient les devis du ministère. Pareille revendication m’avait surpris, car on a plutôt l’habitude d’entendre geindre à propos de niveaux d’exigences pourtant assez minimaux. Qu’une voix de première ligne nous rappelle à nos postes avait quelque chose de rafraîchissant. L’histoire ne dit pas si le requérant éprouvait un peu de sympathie pour ses profs qui tentent de satisfaire des demandes contradictoires et qui doivent souvent gérer une classe surpeuplée en fonction des étudiants les moins bien préparés à faire des études « supérieures ».

 

En quatre décades, c’est un profond changement de la société que nous avons vécu. Nous y sommes encore si intimement mêlés qu’il est difficile d’y jeter un regard objectif. En rétrospective, notre réponse à cette mutation me semble avoir oscillé entre deux postures.

 

D’abord celle de l’indignation, à la Denise Bombardier. Pas plus que cinq minutes par mois! À chevaucher plus longtemps cette monture, personne ne pourrait tenir dans le métier. Mais quand un personnage démontre du mépris ou tout au moins de l’indifférence pour ce qui vous est le plus cher au monde, quand, au lieu de se comporter comme un invité et prendre la place que vous lui avez réservée, il s’empare allègrement de ce qui lui plaît et détruit ce qu’il ne comprend pas, quand vous lui offrez un cadeau et que ses repères culturels ne lui permettent plus de voir que c’en est un, la tentation ne vient-elle pas d’évoquer les « invasions barbares »? En contexte éducatif, une ligne assez nette sépare le « barbare » de l’étudiant en difficulté d’apprentissage : le premier a toutes les aptitudes pour réussir mais, pour le dire avec détachement, ses intérêts vont ailleurs. Un bon conseiller pédagogique proposera d’éviter l’inflation verbale et rappellera sans doute qu’il n’y a pas de mauvais étudiants, mais seulement de mauvais profs… ou de mauvaises méthodes. N’empêche. S’il arrive qu’une classe contienne deux ou trois de ces réfractaires, enseigner peut se transformer en une redoutable épreuve. Contrairement à ceux qui saccagèrent Rome, nos jeunes « barbares » peuvent présenter une bouille plutôt sympathique et ne menacent pas nos vies. À la longue, c’est notre âme qui risque d’être mise à feu et à sac!

 

Ce ton « grand seigneur » à la Bombardier ne manque pas de panache et trouve du reste son plaisir à la confrontation. Mais pour se révéler efficace, encore faudrait-il que chacun des antagonistes ait quelque peu goûté aux deux cultures : comme quoi, la barbarie ne fait souffrir que celui qui a connu autre chose.

 

La seconde réponse se veut plus pragmatique : c’est celle du MELS qui est devenue aussi la nôtre. Après tout, une entreprise dans laquelle l’État investit le quart des impôts des contribuables doit produire des résultats tangibles. On se répète tel un mantra que puisque les temps changent, le métier doit changer. On adapte l’école à l’étudiant; on l’accueille tel qu’il est. On essaie de le faire avancer à petits pas et à son rythme. On persiste à le faire réussir et diplômer. Le plus clair de nos ressources va aux mesures d’aide, à la didactique et à la lutte au décrochage.

 

En 1993, on fit même monter tout l’équipage sur le pont : une vigie avait cru discerner, dans l’enseignement par compétences, une planche de salut. On la suivit, et on assista dans nos cégeps à un curieux épisode d’abjuration massive du cours magistral… La « réforme » fut menée tambour battant sans véritable consultation de ceux qui côtoyaient quotidiennement des étudiants dans leur classe depuis 25 ans; on leur expliqua de long en large ce qu’était un élément de compétence, un standard, un critère de performance, mais jamais on ne trouva pertinent de leur demander leur avis sur le fond. Au lieu de moduler les standards en fonction des différents profils des étudiants, la réforme uniformisa le tout et haussa brusquement les exigences en habiletés rédactionnelles dans les cours de formation générale. Puis on remit le couvercle sur la marmite avec obligation de résultats.

 

Ces nouvelles avenues réussiront-elles à corriger des tiraillements qui persistent? À force de vouloir l’adapter, d’utiliser les produits culturels ambiants dans lesquels baigne l’étudiant et d’écarter ce qui ne lui est pas familier, l’école finira-t-elle par ne ressembler qu’à une pâle copie de ce qui l’entoure? Puisque la sélection est désormais un tabou contraire au credo égalitariste, des étudiants plus motivés du secteur préuniversitaire, laissés à eux-mêmes, ne se voient pas proposer les défis qu’ils seraient en droit d’attendre. Chez les profs de la formation générale (je me garderai de parler pour les autres), le cynisme rôde. Suivent parfois l’épuisement, sinon la tendance à s’autodévaluer ou à se désinvestir d’une tâche alourdie dont les efforts consentis ne livrent pas les résultats attendus; quand ce n’est pas la tentation de se lancer dans l’autodérision ou même dans une pédagogie de séduction où « plaire », « être le fun », « être ludique » deviennent les maîtres-mots. L’ombre de Gorgias, le célèbre professeur devenu riche en charmant les Athéniens de sa parole enjôleuse, plane tout près. On croirait resurgi le débat entre Socrate et les Sophistes. Mais qui se soucie encore de Gorgias et de ces échos lointains? L’école ne doit-elle pas séduire?

 

Finalement, une amie très chère qui se préoccupe de l’humeur des pommiers, m’offrit presque l’intégrale des œuvres de Boris Cyrulnik. Il n’en fallait pas tant pour me convaincre de travailler à ma résilience. Si un récit peut faire revivre ceux qui ont connu d’énormes fracas, pourquoi ne ferait-il pas un aussi grand bien à ceux qui ont eu la chance de vivre une belle aventure? Car, comme Ulysse, j’ai l’impression, malgré tout, de rentrer d’un long et beau voyage qui m’a appris autant sur moi-même que sur vous, mes compagnes et compagnons que j’y ai croisés.

 

Tels ces fameux Achéens, nous nous étions embarqués, il y a 40 ans, dans un réseau tout neuf, vers une aventure dont nous ignorions l’aboutissement : certains partaient faire la guerre à l’ignorance, d’autres voulaient ouvrir les esprits, d’autres parlaient d’un rattrapage national… La plupart y consentirent le meilleur d’eux-mêmes. Plus d’une fois, nous rasâmes de près Charybde et Scylla. Des tempêtes secouèrent nos vaisseaux. Oui, nous connûmes le chant des Sirènes et les envoûtements de Circé. Un jour, deux Cyclopes voulurent nous avaler… Tout cela, il faudrait le raconter. Ce sont les risques du voyage. Notre jeunesse ignorait les dangers du « plus beau métier du monde ». Et c’est bien ainsi!

 

Mais pour l’heure, avec Du Bellay et Brassens, j’ai le goût de vous chanter :

 

Heureux qui, comme Ulysse
A fait un beau voyage
Heureux qui comme Ulysse
A vu cent paysages
Et puis a retrouvé
Après maintes traversées
Le pays des vertes années.

 

(GeorgesBrassens)
http://ca.youtube.com/watch?v=GWlLNpJE1zI
Rivière-du-Loup, Décembre 2008

 

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