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Quoi de neuf

 

Paroles de prof

 

1981, le Chercheur d’or

 

« De toute façon, Dieu est mort! » avait-il lancé de sa voix forte.

 

À quelques reprises, j’avais entendu mes étudiants m’annoncer la mort de Dieu. D’ordinaire, c’était d’un ton averti, légèrement jubilatoire pour certains, un peu coquin accompagné d’un petit sourire en coin chez d’autres, ou encore avec un air médusé, comme s’ils venaient d’être témoins d’un très gros accident. Cette fois, c’était différent : personne ne l’avait encore fait comme André.

 

Quelques années de plus que les autres avaient permis à cet étudiant de se colletailler à la vie. Avec son physique à la Jean Valjean, sa tignasse mi-or mi-carotte et sa figure burinée, il était à son habitude d’humeur égale, mais d’un tempérament entier qui ne prenait rien à la légère. Si parfois il élevait le ton, c’était pour lancer quelques phrases lapidaires, intenses, et souffrantes.

 

Cet après-midi-là, c’était donc à son tour de reprendre la parole de Nietzsche. Je n’ai jamais pu entendre cette déclaration sans frémir de l’intérieur. C’est gros comme nouvelle! Aussi époustouflant que la résurrection de Jésus, mais sans les témoins. Moi, ce que j’ai vu mourir, ce sont nos représentations inadéquates de la divinité : le seigneur des armées, le père courroucé, le gendarme moral, l’horloger cosmique, l’artisan-potier… si bien que notre idée de la divinité est en voie de s’épurer lentement de nos projections anthropomorphiques. Comment parler d’un Dieu enfin dépouillé de nos attributs humains? Peut-être nous faut-il opter pour une théologie négative qui refuse de lui prêter, non pas l’existence, mais nos façons trop humaines de voir et de faire. Peut-être le philosophe doit-il se taire et laisser le poète répondre aux trompettes de Nietzsche.

 

Affirmer tout de go que Dieu n’existe pas m’a toujours semblé prématuré et aussi imprudent que de présumer son existence. Est-ce le fruit de mon éducation dans un collège classique : entouré de braves prêtres généreux et exigeants, les modèles laïcs m’auront manqué? L’athéisme pet-sec d’un Jacques Godbout n’a rien pour m’attirer. Celui frondeur et provocant de Sartre, non plus. Quand on sait jusqu’à quel point celui-ci a fermé les yeux sur ce qui se passait en URSS, on se dit que le bonhomme était capable de nier bien des évidences qui ne desservaient pas ses idées. Il fut même un temps où il était rentable d’afficher son athéisme. Par contre, j’ai gardé de la sympathie pour Brassens qui a dénoncé la bigoterie et de l’admiration pour Camus qui a respecté tout le monde.

 

Je reviens au fracas d’André qui beuglait la mort de Dieu. C’est qu’il était, contrairement à Sartre, tout aussi désespéré des hommes. Dans ses moments d’indignation, deux rides verticales se creusaient sur son front. Il entrait alors dans une longue diatribe rappelant tout ce qui avait été commis par la bêtise humaine. Et l’énumération pouvait durer : car une fois qu’on a reproché à Dieu de ne pas exister, le compte est fait et tout est à peu près dit. Par contre, l’histoire fournit un vaste répertoire des horreurs commises par notre espèce. André connaissait de toute évidence des pans entiers de cette histoire. Il montait dans son visage une grande désolation. On aurait dit, par moments, qu’il portait sur lui toute la souffrance du monde. Je le voyais s’enfermer dans un cul-de-sac : beaucoup ne croient pas en Dieu, mais c’est aussitôt pour reporter leur espoir en l’homme. Mais si vous ne croyez ni à l’un ni à l’autre, que vous reste-t-il?

 

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Le XXe siècle aura été le siècle de toutes les audaces et de toutes les transgressions. Il nous aura laissé en héritage une immense littérature de l’absurde : Ionesco, Malraux, Sartre, Camus, Cioran et bien d’autres ont raconté le mal de vivre et l’absence de Dieu. Difficile pour un prof de philo d’en rajouter. L’heure est plutôt à la reconstruction. Quand devant vous de jeunes gens bouillent d’énergie et de rêves, faut-il risquer de saper ce fragile élan en posant brutalement ces questions dont vous savez que vous n’aurez vous-mêmes pas trop d’une vie pour en faire le tour? Au nom d’une courageuse lucidité, allez-vous dénoncer à grand renfort d’ironie l’illusion de ceux qui croient en une cause? Comment nourrir l’espoir? Au pays des taux record de suicides, comment soutenir l’engagement envers la vie?

 

Depuis Socrate, on sait qu’on ne peut se mettre en route si on n’est pas convaincu d’ignorer quelque chose : pas de questionnement sérieux sans un salutaire ébranlement du confort de nos certitudes. Cependant le sentiment que le plancher se dérobe sous nos pieds peut créer une angoisse. Comment me faire le passeur de l’inquiétude humaine sans exacerber le mal de vivre de certains étudiants?

 

D’autre part, un prof n’a pas à endoctriner ceux qui lui sont confiés. Du haut de sa tribune (oui, il en reste quelques-unes au Pavillon Taché), il n’a pas à se servir de son autorité pour faire la promotion d’une option particulière. Dans sa classe doit se développer un esprit de libre examen de nos croyances dans le respect mutuel. Lorsqu’il aborde une question controversée, une place équitable doit être réservée aux thèses contraires. Sur la place de Dieu, j’admirais la retenue de René Descartes qui au plus fort de son doute, s’était donné une « morale par provision », c’est-à-dire un minimum de règles temporaires de vie en espérant que sa recherche lui permette d’en trouver de plus sûres. Je retenais aussi son conseil de prudence à l’égard de la remise en question des institutions. Comme il le dit joliment dans la seconde partie de son Discours de la méthode, « ces grands corps sont trop malaisés à relever étant abattus, ou même à retenir étant ébranlés, et leurs chutes ne peuvent être que très rudes ».

 

Ne me restait plus qu’à accueillir cette demande de sens venant de la part d’André. Cette exigence l’honorait, lui et tous les autres chez qui elle s’exprimait sur un mode moins flamboyant. Elle nous ramenait à un trait fondamental de notre humanité : celui de notre inachèvement. Cet inachèvement peut être considéré comme un grand malheur ou, au contraire, comme notre plus belle chance. Le sens de notre aventure, tant individuelle que collective, n’est pas inscrit d’avance, mais se construit avec les autres. Chaque époque de l’histoire humaine contribue à en écrire un chapitre. Reprenant un aphorisme de Goethe, Freud a nommé dans Malaise dans la civilisation trois des portes principales par lesquelles on accède à cet immense chantier :


Celui qui possède la science et l’art
Possède aussi la religion.
Celui qui ne les possède pas tous deux
Puisse-t-il avoir la religion!

 

Pour qui juge inaccessible l’aventure de la spiritualité, il reste celle de la connaissance et celle de la création artistique, chemins infinis qui peuvent remplir une vie. À ces trois chantiers, j’ajoutais celui de l’engagement social en y incluant la lutte contre les inégalités et le combat écologiste.

 

Enseigner dans les années ’80 m’aura permis de côtoyer ceux que j’appelais mes « chercheurs d’or », ces jeunes gens exigeants qui, par-delà la nécessaire préparation au marché du travail et souvent à contre-courant du murmure marchand et du divertissement facile des médias, attendaient de l’école des repères, des pensées fortes qui aident à voir grand et puissent nourrir une vie. Ensemble, nous formions une sorte de communauté de recherche, liée par un même désir de comprendre notre monde.

 

Puissé-je les avoir convaincus d’être patients et tenaces dans notre quête!

 

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