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Paroles de prof

 

Il était une fois mon Cégep…

par Paul Ruest

 

Il était une fois mon Cégep de Rivière-du-Loup où j’ai œuvré de janvier 1972 à juin 2007. Maintenant, je suis ailleurs, dans une période délicieuse de la vie : la retraite. Je ne fais plus partie de ces personnes actives qui font le Cégep, mais j’y reste très attaché, car ce fut un lieu riche en expérience de vie et en cheminement professionnel.

 

Les 40 ans du Cégep m’invitent à formuler, de façon impromptue, quelques pensées issues de ce que j’ai vécu et appris, dans la peine et dans la joie, au cours de ma carrière de professeur de philosophie.

 

Rêverie philosophique ou promenade ontologique… mon intention est surtout de rendre hommage aux professeurs qui ont choisi d’enseigner au Cégep de Rivière-du-Loup, en soulignant l’exigence de cette vocation.

 

Quoi dire pour commencer, si ce n’est que la confiance du professeur dans la capacité de réussir de l’élève incitera celui-ci à avoir davantage confiance en ses capacités? Le souci de donner des consignes claires et le respect des choix de l’élève établiront un climat d’ouverture et de liberté intellectuelle. L’écoute sincère et le dialogue ouvriront toutes grandes les portes du cœur. Le professeur pourra affirmer la vérité, mais il ne pourra se l’approprier : il ne peut en connaître la totalité. Aussi devra-t-il continuer à explorer les vérités admises… et inviter ses élèves à entrer plus profondément en elles. Voilà quelques aspects d’une pédagogie centrée sur l’élève et quelques implications de l’investissement constant du professeur!

 

La finesse d’esprit et l’ouverture du cœur sont deux attitudes à cultiver auprès de l’élève. Ne pas lui faire dire ce qu’il n’a pas dit; surtout quand il a trouvé une nouvelle manière d’exprimer une vérité, avec des termes inhabituels. Et s’il y a fausseté, chercher à comprendre avec lui pourquoi, car il pourrait quand même y avoir, dans la position controversée, une intuition juste qui n’aurait pas été intégrée harmonieusement. Chercher ensemble comment résoudre cette difficulté, en prenant le temps nécessaire, sans impatience… permet de rester centré sur l’essentiel de l’événement.

 

Voilà d’autres aspects qu’il m’a été donné de comprendre, durant ma vie de professeur de philosophie. L’exploration de la vérité crée un regard nouveau et situe l’élève dans un environnement d’informations et de communications qui l’empêche de rester rivé à des pensées fermées sur elles-mêmes. La grande avancée dans la vie doit être fondée sur des idées simples, belles et puissantes. Le passé, le présent et le futur doivent être liés dans un même élan d’amour envers la vie.

 

Quand on a vu briller une étincelle dans l’œil d’un élève, grâce à une intervention appropriée, on ne souhaite pas que s’efface ce souvenir. Durant toute sa carrière, le professeur ne fera qu’ouvrir un quelconque chemin à une multitude d’élèves qui aussitôt s’en iront, peu après, alors qu’il restera sur place pour en accueillir d’autres qui arrivent, ouvert et sensible à leurs inquiétudes et espérances et les invitant à marcher selon leur pleine mesure. Que de générosité et de renoncement cela exigera de sa part pour donner à l’élève toute la place qui lui est due; pour faire bon accueil à tout l’élève et à tout élève! La fin recherchée sera toujours que l’élève dirige lui-même sa vie, en découvrant, de temps à autre, qu’une souffrance bien acceptée pourra lui être une force de transformation; sinon une source de désespoir. La relation de confiance entre l’élève et le professeur constituera donc un accompagnement déterminant dans le « oui » à la vie de l’élève.

 

Essentiellement, le professeur n’existe que pour l’élève qu’il aime voir réussir et, même, devenir plus grand que le maître. Et l’élève est amené à découvrir la portée de sa propre liberté et à réaliser que le découragement n’est jamais loin, s’il se contente d’efforts superficiels. L’enseignement le plus exemplaire ne se donne qu’à travers la vie quotidienne. Le professeur est un jardinier qui cultive un coin du monde de demain. Les élèves sont le présage d’un monde qui vient et ils sont plus grands que ce que nous tenons pour « réel ». Il faut donc rester conscient de la fragilité humaine : nous avons tous des défauts, mais nous avons aussi tous des qualités. C’est l’habilité du professeur à composer avec ce potentiel conflictuel qui fera progresser l’élève dans la pratique des vertus de renoncement et de redressement. Le professeur qui s’immerge dans le milieu étudiant réalise rapidement que le chemin des choses proches a de tout temps été pour l’homme le chemin le plus long et le plus difficile (1). Le professeur qui se consume de labeur pour le bien de l’élève, espère le voir prendre conscience qu’il a, lui aussi, une part à prendre dans l’écriture du Grand Livre du Monde. Il pourra même arriver que l’élève doive penser le monde selon d’autres paradigmes, s’il est confronté à une vie décevante.

 

Va donc avec fierté, ô professeur, toi qui aimes tes élèves de mieux en mieux, avec l’âge et l’expérience! Toi qui ne négliges rien de ce qui peut être utile! Toi qui encourages avec grande patience! Toi qui accordes à chacun une bienveillance égale! Toi qui stimules la curiosité! Toi qui amènes l’élève à se percevoir de moins en moins comme un être particulier, et de plus en plus comme un être humain! Toi qui l’habitues à porter un regard critique sur ses croyances! Toi qui l’incites à entrevoir une vie belle et prometteuse au-delà du Cégep!

 

Combien important est le professeur qui invite l’élève à ouvrir son esprit à la vérité, de la plus simple à la plus complexe, dans une démarche ordonnée à ses capacités, à choisir le vrai plutôt que le faux, le bien plutôt que le mal! Combien important est le professeur qui amène l’élève à faire confiance à ses intuitions; à se déterminer par lui-même; à réaliser que sa noblesse résultera du fait que, dans l’action, il aura fait tout ce qu’il pouvait faire par lui-même! Combien important est le professeur qui stimule l’élève à devenir lui-même son propre héros philosophique, parce qu’animé d’une liberté qu’il affirme de plus en plus, déployant ses forces et transformant ses passions en actions et en générosités!

 

Et quand un élève exprimera sa souffrance et sa douleur, le professeur sera celui qui l’incitera à examiner s’il s’agit là de toute l’essence de sa condition humaine. Et quand un élève sera habité par un projet, le professeur sera celui qui l’incitera à croire en ses possibilités, à avoir foi en lui-même. Fondamentalement, le rôle du professeur sera toujours d’inciter l’élève à faire un meilleur usage de soi à travers une meilleure connaissance de soi; à réaliser qu’il peut toujours adopter une meilleure idée quand il entre en relation avec le monde entier et qu’il cherche à développer une pensée plus souple, plus douce. La réflexion est nécessaire pour vivre mieux, lui dirait Socrate (2); surtout s’il veut éviter l’impression de n’être qu’un simple jouet dans les mains du destin. Quand un élève détourne son regard de l’avenir, il est tenté de se limiter à la poursuite de petits objectifs faciles à atteindre et sa vie quotidienne risque de se transformer en un exercice de survie : vivre au jour le jour; ne pas participer pas à la création du monde; se désengager d’un monde commun à bâtir, refuser, à la limite, le dialogue avec ses semblables. Le professeur doit alors l’aider à comprendre que l’autre est le plus court chemin de soi à soi (3). Il devra souvent réaffirmer le primat de la solidarité dans la relation avec l’autre; cette sensibilité à la souffrance de l’autre qui est le prochain.

 

Le professeur devra aider l’élève à rendre plus cohérente sa vision des choses, quand celle-ci s’éloignera de la réalité, tout en lui rappelant que nous sommes tous sujets à l’erreur; que plusieurs, même, se laissent tromper par passion ou par intérêt. Le professeur devra souligner qu’il faut avoir le courage de se détacher de ceux dont la tâche est de faire penser « ce qu’il convient qu’on pense »; qu’il faut se méfier des spécialistes du marketing existentiel; qu’il faut prendre la précaution de vérifier le faux qui peut se retrouver dans les meilleures théories; car c’est quand les idées font obstacle à la vie qu’il faut les démolir. Chaque génération a une civilisation à inventer; un style de vie et des rapports sociaux, et chacun doit s’y impliquer. Tu ne peux faire que le nécessaire ne soit pas nécessaire (4) , dirait Plutarque. Si le comportement de l’être humain n’était déterminé que par les émotions, la raison deviendrait l’esclave des passions. Kant (5) formula un impératif catégorique comme règle de moralité : « Agis toujours de manière à ce que la maxime de tes actes puisse devenir une loi universelle. » La compassion sera donc l’acte humain par excellence à promouvoir. A contrario, lorsqu’on blesse quelqu’un, on blesse son propre être profond.

 

L’élève s’actualise par ses actes et doit fonctionner harmonieusement avec sa classe. « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins » lui dirait Marx (6). Le professeur doit donc permettre à chaque élève d’être pleinement lui-même. Le principe directeur de la démocratie doit exister en classe : chacun doit compter pour un, et seulement pour un.

 

À un certain moment, il arrivera que la vie d’un élève soit difficile et pénible. Le défi du professeur sera alors de l’aider à affronter cette épreuve en lui rappelant que sa vie doit être vécue en allant de l’avant; que c’est par ses choix qu’il détermine sa vie et devient lui-même; que sa vie ne doit pas être dépourvue de fondement; que le sens qu’elle aura sera celui qu’il lui donnera. Le professeur devra lui faire miroiter le beau risque à prendre : il peut toujours changer un acte par un autre acte; la vie est plus grande que la mort. Le défi sera de lui faire voir la beauté dans le fait que nous sommes des êtres uniques; que nous sommes placés de façon unique dans l’espace et dans le temps; que notre liberté d’interprétation du monde est infinie : nous pouvons soit concevoir un univers sans Dieu, soit entretenir l’espoir d’une vie après la mort. Il faudra donc l’aider à répondre aux trois questions fondamentales formulées par Kant : Que puis-je connaître? Que dois-je faire? Que m’est-il permis d’espérer?

 

Le concept le plus élevé que l’élève pourra être ainsi amené à considérer sera celui de l’idée de Dieu. Nombreuses sont les personnes qui associent Dieu dans les petites choses de la réalité : l’air qui nous entoure, le soleil qui se couche sur la mer, le rayon de lune qui descend dans notre chambre, la lumière des étoiles, les fleurs des champs, l’eau qui chante dans le ruisseau, l’envol de l’oiseau, l’écho au dessus d’une gorge de montagne, le sourire plein d’amour d’un petit enfant, la marée montante… espérant, par là, sentir leur âme comme unie avec le Créateur. Nombreux aussi sont les philosophes qui se sont arrêtés à considérer le concept de Dieu. Par exemple, Socrate (7) refusa de répondre à l’injustice par l’injustice, car il se savait sur le point de mourir et voulait paraître devant les dieux, sans crainte. Héraclite (8) conçut l’idée d’un feu intelligent (Logos) comme organisateur de toutes choses dans l’univers. Augustin (9) supposa l’existence d’un artiste divin, en raison de la beauté des petites choses qui l’entouraient. Rousseau (10) ne pouvait concevoir que le mouvement ordonné de l’univers soit sans cause intelligente. Pascal (11) jugea qu’il avait plus à gagner en pariant que Dieu existait. Descartes, prenant conscience qu’il était un être imparfait, éphémère, périssable et fini, mais que pourtant il avait en tête le concept d’un être infini, éternel et immortel, parfait de tous les points de vue, en vint à se dire que, comme il était impossible qu’un Créateur puisse donner naissance à une création plus grandiose que lui-même, il existait donc bel et bien un être parfait qui avait placé en lui une conscience de son existence, comme la signature d’un artisan sur son ouvrage. Et sa conclusion fut qu’il devait lui faire confiance. Saint Anselme (12) présenta lui aussi un argument ontologique visant à justifier le choix de croire en un être parfait. Il invitait à imaginer l’être le plus grand et le plus parfait possible. Puis il soutenait que si l’être auquel on pense présentait tous les attributs souhaitables sauf celui d’exister, il n’était pas le plus grand ni le plus parfait possible, car un être qui existe est à la fois plus grand et plus parfait qu’un être qui n’existe pas. Par conséquent, l’être le plus grand et le plus parfait possible doit exister. Enfin, Leibniz (13) affirma que Dieu aurait pu créer n’importe quel monde possible, mais étant un être parfait lui-même, il a choisi de créer le meilleur monde possible; il ajouta que nous avons tous été créés par Dieu pour exister ensemble dans un même monde. Et tant d’autres philosophes encore…

 

Alors, s’il est possible qu’une affirmation religieuse soit vraie et ne puisse être réfutée, et si quelqu’un croit à cette affirmation et en retire un avantage essentiel, sa croyance est justifiée. La foi est un choix que l’on fait, celui de faire confiance à quelqu’un. Personne ne peut nous convaincre de croire : c’est un geste intime qui nous appartient et que nous posons parce que nous sentons que nous avons de bonnes raisons d’agir ainsi. « C'est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c'est que la foi, Dieu sensible au cœur » disait Pascal. Le consensus voulant que l’existence de Dieu ne puisse être prouvée ne veut pas dire qu’Il n’existe pas; si l’existence de Dieu ne peut pas être prouvée, elle ne peut pas, non plus, être réfutée. En toute situation où il existe deux explications pour un même problème, le professeur devra donc rappeler le principe du rasoir d’Ockham (14), à savoir que l’explication la plus compliquée des deux a davantage de chances d’être erronée et donc, toutes choses étant égales, la plus simple a plus de chance d’être correcte.

 

Si quelqu’un faisait une étude comparative des derniers mots de Hobbes (15) « J’entreprends mon dernier voyage, un grand saut dans les ténèbres » avec les derniers mots de Thérèse de Lisieux (16) « J’entre dans la Vie », il serait amené, entre autres, à se demander à quoi il est utile de croire en Dieu. Socrate aimait bien ce genre de réflexion et affirmait, à qui voulait l’entendre, cette vérité indubitable : memento mori (17).

 

Tel est donc le témoignage de mes valeurs et de mes convictions issues de ma longue itinérance dans le Cégep de Rivière-du-Loup. Ce sont des « paroles de prof » que j’ai formulées en pensant à tout professeur qui s’investit dans la vie collégiale!

 

Joyeux 40 ans!

 

Paul Ruest
Professeur de philosophie à la retraite
13 mai 2008

 

1. Martin Heidegger, philosophe allemand, 1889-1976.
2. Socrate, philosophe grec, 469-399 av. J.-C
3. Paul Ricoeur, philosophe français, 1913-2005.
4. Plutarque, biographe et moraliste grec, vers 46-125 ap J.-C.
5. Emmanuel Kant, philosophe allemand, 1724-1804
6. Karl Marx, philosophe allemand, 1818-1883

7. Socrate, philosophe grec, 469-399 av. J.-C.
8. Héraclite d’Éphèse, 544-480 av. J.-C.
9. Augustin d’Hippone, 354-430
10. Jean-Jacques Rousseau, philosophe français, 1712-1778
11. Blaise Pascal, philosophe français, 1623-1662
12. Anselme de Cantorbéry 1034-1109
13. Gotfride Wilhelm Leibniz, philosophe allemand, 1646-1716
14. Guillaume d’Ockham, 1285-1347
15. Thomas Hobbes, matérialiste, 1588-1679
16. Thérèse de l’Enfant Jésus, carmélite 1873-1897
17. Souviens-toi que tu vas mourir.

 

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