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Paroles de prof

 

1971, une Princesse

 

Elle achevait la lecture du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir. Ce livre l’avait ravie et elle me faisait partager son enchantement pendant que nous nous dirigions à petits pas vers la sortie du Pavillon Mgr Taché. À vrai dire, je ne savais pas grand-chose des écrits de Beauvoir. Frais émoulu d’une très sérieuse faculté de philosophie où, si tant est qu’on l’eût prononcée, une expression telle que « Chaire d’études féministes » eût passé pour une idée saugrenue, je connaissais tout juste son rôle d’égérie et de compagne « très spéciale » du « grand » Sartre. Cette carence m’avait pris au dépourvu et me gênait un peu.

 

C’était la première semaine de cours, celle du premier contact souvent décisif, celle des beaux visages bronzés et reposés qui nous disent le bonheur de l’été, celle où il n’est pas encore question d’examens et de travaux, celle à laquelle on voudrait voir ressembler toutes les suivantes… C’était aussi ma toute première session d’enseignement. Comme jeune prof, c’avait été mon baptême du feu. Au premier cours, j’avais tout de suite remarqué ses yeux éveillés et rieurs. Ils suivaient mon exposé qu’elle avait interrompu gentiment par de brèves remarques. Maintenant que le cours était fini et que du haut de la tribune du AR09 je ramassais livres, notes et fiches éparpillés sur le bureau – à cette époque, je rédigeais entièrement à la main chacun de mes cours – elle s’était approchée doucement. Elle portait en bandoulière un grand sac de macramé tressé en corde grossière dans lequel je l’avais vu enfourner son cahier de notes et des livres. De longs cheveux auburn légèrement ondulés retenus par un cordon de cuir, un teint de pêche, quelques tâches de rousseur, lui donnaient un air de parfaite santé comme dans ces annonces télévisées qui nous montraient des enfants bouclés se régalant d’un grand bol de céréales.

 

En guise d’introduction, elle me fit la remarque que le papier de mes notes de cours n’était pas encore jauni comme celui de certains profs qu’elle connaissait. Je lui rétorquai que le volume de la NRF qu’elle venait de glisser dans son sac tombait en morceaux et que cela ne l’empêchait probablement pas d’aimer ce livre.

 

Elle avait alors ramené à la surface un bouquin tout défait : c’était Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir en édition originale. Manifestement, cette lecture avait été pour elle un temps fort de cet été qui avançait. Sûre d’elle, mais pas doctrinaire pour autant, elle entreprit de m’exprimer son admiration pour les analyses de Beauvoir et me décrivit le contrat de vie à deux que Simone et Jean-Paul s’étaient donné. Tout cela était dit sans volonté ni de séduire ni d’éblouir, à la façon d’un enfant qui aurait trouvé une belle pierre ou une jolie fleur et qui vous la montre pour partager sa joie.

 

« La Princesse » – c’est ainsi que l’appelaient ses amis – portait un jean et une sorte de cape de hippie. Sa curiosité et son style me plurent tout de suite. Ses manières invitaient à l’échange, à couper court aux préambules pour aller droit à l’essentiel et à partager le fond de sa pensée sans craindre de marquer des nuances et des hésitations. Avec elle, on sentait que les mots n’étaient pas inutiles, que tout ce qui serait dit serait reçu, pesé, évalué, jugé. Puis la conversation déboucha sur la musique, un terrain qui m’était plus familier. Je m’enquis de ce qu’elle avait écouté récemment. Tous les genres l’intéressaient. Elle admirait Joan Baez et découvrait les Brandebourgeois de Bach, en particulier le cinquième et sa « tempête » de clavecin à l’allegro. Nous prîmes congé.

 

Sans le savoir, la Princesse venait de me faire aimer l’enseignement. Encore aujourd’hui, je lui en suis reconnaissant. J’avais hâte de revoir ce groupe! Vivement au prochain mercredi! Après tout, la Californie n’était peut-être pas si loin!

 

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Pourquoi avais-je été touché ce matin-là par l’enthousiasme contagieux de cette jeune femme d’à peine quelques années plus jeune que moi? Était-ce parce qu’elle était passionnée, elle aussi, de musique, de littérature et de philosophie? Sans doute ai-je toujours éprouvé une attraction pour les gens passionnés, peu importe d’ailleurs leur centre d’intérêt. Avoir des passions et les cultiver m’a toujours semblé l’antidote efficace à la vulnérabilité et à la fadeur qui s’installent insidieusement dans nos vies. Mais surtout, cette belle étudiante me confirmait la pertinence non pas du travail du jeune prof qui se cherchait encore, mais celle d’une classe où pourraient se dérouler des échanges enrichissants et stimulants. Cela pouvait se faire dans une grande simplicité et avec un minimum de moyens. Aller droit à ce qui parle à nos vies, sans l’encombrement de tout l’appareillage savant auquel m’avait habitué l’université.

 

À certains égards, enseigner la philosophie, c’est enseigner une non-matière déguisée en matière scolaire. Tout mon cheminement de prof de philo serait traversé par cet inconfortable tiraillement. Pour légitimer et respectabiliser cette discipline, pour lui donner une certaine crédibilité, on a dû la formater en périodes de 50 minutes, la découper en objectifs et, plus tard, en compétences accompagnées d’épreuves terminales de 700 à 900 mots. Cet emballage peut rassurer et masquer l’étrangeté de la philosophie. Mais cela peut aussi faire manquer l’essentiel! Pas plus que notre respiration, la philosophie ne se laisse aussi facilement ranger en cases bien ordonnées.

 

Étrange la philosophie! Les philosophes boitent, on l’a dit souvent, et les profs de philo peut-être encore plus. Quand avons-nous vu une discipline mettre des semaines à expliquer ce qu’elle est ou n’est pas? En général, dès le premier cours on installe l’étudiant dans une matière et on avance. En bout de session, il se sera fait par lui-même une idée de la biologie, du calcul intégral ou de l’histoire. Mais pas en philo! Le cours d’introduction fait pour ainsi dire attendre l’étudiant des heures sur le seuil de la porte tandis que son professeur se démène comme un diable à distinguer la philo de la science, de la religion, du mythe, de la littérature, des sciences humaines et de je ne sais quoi encore... Étrange discipline qui utilise les textes d’auteurs qui n’ont jamais pensé être lus un jour par des cégépiens, qui ne s’adressent pas à des étudiants, mais aux quelques rares lecteurs cultivés de leur époque. Qu’elle est exigeante et risquée cette requête de faire l’effort de recréer leur contexte et d’écouter ces voix comme si leurs propos nous concernaient au plus haut point!

 

Chaque fois qu’on a essayé de définir la philo, on aboutit à des réductions qui la rapetissaient singulièrement. Pour un débutant, ne semble-t-il pas scandaleux de voir les philosophes qui devraient être les experts dans le domaine ne pas s’entendre sur ce qu’ils font? Parmi ces querelleurs, il se trouve des dogmatiques si assurés de leur pensée que je sentais confusément qu’il fallait en protéger mes étudiants : Marx, Freud, Nietzsche sont parfois trop occupés par leur combat pour se faire les patients compagnons de route de nos interrogations. Or, c’était de cela qu’il s’agissait : s’étonner de notre époque, questionner notre condition humaine, explorer des mondes possibles alors que le nôtre, celui des années ’70, sortait de sa Révolution tranquille avec un tel élan, une telle effervescence, et ce bel optimisme qui nous rendent parfois nostalgiques.

 

Le moment le plus précieux de la philo, c’est bien celui de l’étonnement et du questionnement, moment rare de partage, qui ne surgit pas nécessairement pendant une période planifiée de cours, ni même sous les injonctions d’un prof bien intentionné. C’est cela aussi que m’avait fait comprendre la belle Princesse. Dorénavant j’essaierais de faire ressembler mes cours à ce qui se passait entre les cours.

 

 

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