sois toi-même, deviens quelqu'un

 

Quoi de neuf

 

Paroles de prof

 

Variations sur le thème du silence

par Richard Boutet


PRÉLUDE

 

La vie, en soi, prend bien des chemins. Je parle de la vie intérieure et subjective, cette vie qui constitue notre humanité singulière et qui donne sens à notre existence. Cette vie, si elle n’est pas reçue, si elle est bloquée par les dictats d’une morale trop sévère, par la tyrannie de la volonté ou par tout autre empêchement, menace ou interdiction, alors, elle se loge dans le corps, par cuirasse corporelle interposée, par chemins neuronaux érodés voire par maladies précipitées.

 

Cette recherche de la vie intérieure, c’est la trame de fond de mon parcours personnel et professionnel. Une recherche qui s’est imposée avec l’inlassable force du désir. Comme enseignant et comme conseiller d’orientation au Cégep de Rivière-du-Loup autant que comme psychologue en cabinet privé, je me suis intéressé à rencontrer cette vie subjective. Cela n’est pas affaire de bienveillance, mais plutôt une entreprise exigeante qui prend en compte la complexité des rapports humains. Sur le chemin de ma curiosité et de mon intérêt, j’ai réfléchi et écrit sur les thèmes de « la parole » et du « silence » qui me sont apparus comme des conditions fondamentales de la rencontre avec soi et avec l’autre.

 

Ces thèmes de la parole et du silence concernent toute activité humaine et non seulement la psychothérapie, cadre dans lequel le texte que je vous livre a été écrit. Ces propos sur le « silence » que je partage avec vous concernent le monde de l’Éducation. Ils peuvent apparaître étranges et mêmes subversifs. Pourtant, je considère le silence comme une condition essentielle de l’apprentissage. Le silence de l’enseignant et de l’enseignante, puis, la parole qui en découle, constituent « le lieu premier de l’apprentissage ». Ce lieu de silence, lieu d’intériorité dans l’enseignant ou dans le psychothérapeute, c’est le fondement de l’interdépendance sans laquelle nous n’existons pas, c’est l’origine du sens de sa propre vie et de tout apprentissage et, aussi, la naissance de l’Autre en soi. Affirmer cela, c’est questionner notre rapport à la connaissance et au savoir. En Éducation, c’est avancer l’idée qu’il faut inclure la personne humaine dans l’enseignement et tenir compte du processus subjectif et singulier impliqué dans tout apprentissage, chez le maître comme chez l’élève. Enseigner, c’est d’abord être en rapport, c’est développer l’art de la rencontre. Et cette rencontre, elle se réalise d’abord avec soi-même. Sans ce contact intime avec soi, l’autre ne peut exister et l’enseignement devient alors technique, mécanique, abandonnant l’autre et le dépossédant de ce qu’il est comme personne. Le silence, c’est l’origine de la rencontre, c’est la recherche de soi et de l’autre.

 

Alors…

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Je veux témoigner du silence comme condition intérieure nécessaire et incontournable sur le chemin de soi et sur le chemin des autres. Cette condition qu’est le silence m’apparaît être le chemin même qui conduit à l’humanité reçue et à la spiritualité.


LE SILENCE COMME PRÉSENCE

 

Le silence est un moment de recueillement, une prédisposition qui permet de mettre le cap sur soi. C’est une ambiance plus qu’un produit, une vigilance à relever chaque indice de soi, à entendre chaque bruit en soi, à consentir à laisser ces indices s’entrechoquer, s’additionner et se conjuguer, se mettre en lien. Des informations reçues plutôt qu’analysées et qui se développent en évocation de ma propre vie : une sorte de méthode expérimentale « existentielle » où ma vie serait à accueillir plutôt qu’à formuler en problématique. Il n’y a pas de problème ni d’hypothèse à valider, il n’y a que l’élan de vie à être. Cette prédisposition à « se recevoir », qui m’apparaît si difficile à adopter, peut s’imposer d’urgence lorsque les coups subits et violents de la vie frappent, lorsque la mort rôde, par exemple. Grièvement malade, Christiane Singer réclamait le silence comme lieu de nécessité, comme un espace en marge de la science où « la pression du non-savoir » pouvait la rendre à elle-même : « C’est seulement lorsque l’horizon scientifique de lucidité et de recherche rejoint la verticale du secret que le fruit peut naître. Je veillerai à ce qu’il en soit ainsi, dans ma conscience du moins. Il faudra pour cela être en mesure de supporter longtemps, très longtemps la pression du non-savoir. En lâchant sur nous les hyènes de l’urgence, la modernité rend l’accès vertical impraticable. Aussi, quelle gratitude devant le temps qui s’ouvre à moi désormais et m’octroie une liberté qui ira, je l’espère, grandissant. Toute mon attention se porte désormais à être, être, être…, être…, être,…, être ». (1)

 

Le silence est ce lieu d’attention, cette ambiance qui permet de recevoir ce qui gronde, ce qui vibre ou résonne en moi, du chuchotement jusqu’au fracas. Je comprends le silence comme un état de veille attentive qui me tire de la routine de l’absence, cette belle engeôleuse distrayante qui tire un voile sur ma vie. Le silence me fait apparaître à moi-même puis, aux autres, autant muet que parlant, mais toujours dans un registre de présence subjective. Le silence est espace intérieur et temps d’incubation, moment d’intimité qui précède la parole et la fonde dans la rencontre avec soi. Ce temps avec moi, chargé de toute ma vie qui s’élabore au pas à pas, en résonances et en sensations corporelles, en idées furtives, en perceptions qui s’imposent et se mettent en fuite tour à tour, ce temps est moment de mouvance et d’errance où vibrer et se durcir se chamaillent. Le silence est cet espace de recherche dans lequel se dévoile la trame de ma vie, une vie que voudrait bafouer et renvoyer le premier raisonnement venu. Ce temps d’intimité avec moi-même, ce temps de silence, c’est l’ancêtre de ma parole et la forge de mon propos vivant qui devient un aval de mon intériorité plutôt que le témoignage d’un savoir pointu. Parole qui invite au silence. Parole à textures particulières faite de regards qui touchent, de postures, de rythmes et d’intonations qui témoignent de la fibre même de ma vie à ce moment. Parole portée par mon corps qui vibre et se tend.

 

Ce silence dévoile aussi la vie de l’autre puisqu’en étant avec moi-même, entièrement, je permets à l’autre d’être ce qu’il est, sans réserve, sans conseil dissuasif et sans interprétation distrayante. Je joue mon essentiel rôle d’humain qui se rencontre dans sa subjectivité et rend possible à l’autre le contact avec lui-même. Il y a là une circularité où chacun s’éveille dans ce qu’il possède d’unique humanité. C’est une « co-naissance » au sens où en a parlé Aimé Hamann. Charles Taylor a reconnu l’importance de l'interdépendance à tout âge et en particulier pour l’enfant : « Même comme adulte tout à fait indépendant, il y a des moments où je ne peux comprendre ce que je ressens à moins de pouvoir en parler avec un ou plusieurs interlocuteurs particuliers, qui me connaissent, qui possèdent une certaine sagesse ou avec qui j’ai des affinités. Cette incapacité n’est qu’une ombre de celle qu’éprouve l’enfant. Chez lui, tout serait confusion, il n’existerait aucun langage de discernement sans les conversations qui fixent ce langage pour lui. C’est ce que signifie : on ne peut pas être un moi par soi-même. Je ne suis un moi que par rapport à certains interlocuteurs […]. Un moi n’existe qu’à l’intérieur de ce que j’appelle des « réseaux d’interlocution ».(2) Cette nécessité de l’autre, le philosophe Axel Kahn l’affirme avec clarté : « Sans l’autre, sans son influence éducatrice de mon esprit, je ne suis presque rien et n’ai sans doute pas accès à la conscience de moi. Sans moi, l’autre est tel que je serais sans lui. L’humanisation d’Homo sapiens passe par cette autoconstruction de soi qui exige le contact avec l’autre, la reconnaissance de sa singularité. ».(3) Cela pose le rapport aux autres comme essentiel et le silence, ce lieu de présence en amont de la parole, comme une condition fondamentale et comme l’espérance de la rencontre avec soi et avec l’autre.


LE SILENCE COMME REFUGE

 

Il y a aussi le silence glauque, épais, monde du secret et du dissimulé, celui qui nous protège du contact avec soi et nous installe dans l’absence. Par moments, cela est un chemin nécessaire et notre seule façon de pouvoir vivre : une vie à l’étroit dans laquelle il y a peu de place pour soi, pour être éveillé à sa réalité subjective. Il nous faut battre en retraite, renvoyer sa vie en casemate et s’afficher en parades trompeuses. C’est le monde narcissique, fabrique d’images interposées, comme des écrans placés devant notre subjectivité inaccessible parce qu’elle est impossible à recevoir sans le rapport aux autres, ou refusée parce qu’elle nous écorche trop, nous amenant dans l’inconfort et les malaises. Être narcissique, c’est affirmer, sans le savoir nécessairement, que je suis dans mes limites et dans mon incapacité d’être autrement. Le comportement narcissique conforte et console en écumant l’expérienciel, le trop vif et le trop difficile à recevoir; il laisse juste un peu en contact avec soi-même, en éveil minimal, protège de l’incandescent de sa vie et met un baume sur la souffrance. Une privation incontournable de soi-même! En un sens, être narcissique c’est avoir de la compassion pour soi-même, ne pouvant être davantage en contact et devant se placer sous protection, sous fausse représentation, sous définition provisoire, sous invention même. Le « comportement narcissique » c’est, à notre insu, se façonner une image, une identité factice parce que l’écho des parents et des autres nous a tellement manqué.

 

Maintenant, je saisis mieux l’importance des défenses, des résistances. J’ai un regard de tendresse pour mon organisation et celle de mes clients. Je regarde « l’institution » en chacun de nous comme la gardienne des précieuses archives de nos vies, archives où sont stockées et encryptées les données signifiantes mais irrecevables de notre parcours d’être humain. Cela m’émeut beaucoup de saisir que notre propre organisation nous contient au complet et que nos défenses et nos refus constituent l’interface de nos expériences subjectives non reçues. Notre propre institution n’est donc pas à éliminer comme une « toxine mentale », mais plutôt à recevoir comme essentielle, comme une empreinte identitaire. Je comprends que le silence, comme position de recherche, correspond à ce lieu où la rencontre devient possible autant avec les stratégies de distance à soi-même qu’avec le contenu de ce qui est protégé. Être vivant m’apparaît être la capacité de recevoir autant l’un que l’autre, les deux étant constitutifs de la vie. Je dirais même que les deux m’apparaissent être identiquement la vie. Le silence, cette qualité de présence subtile, lorsqu’il rend possible, en alternance, voire en simultané, la rencontre avec la difficile et privante expérience de se défendre ou la rencontre avec la douloureuse expérience d’habiter de soi-même ce dont on se coupait, c’est de la vie. Cette rencontre devenue possible avec l’expérience de la fermeture et de l’ouverture à son être, avec, en soi, la mort et la vie enlacées comme des amants inséparables, c’est le chemin de l’humanité singulière. Il y a là un mouvement vital. Ce contact intime avec sa vie, avec le mouvement de sa vie, c’est l’instant où la connaissance fait place à l’ontologie.


CONCERTO GROSSO : MON RÔLE DE PSYCHOTHÉRAPEUTE

 

Le silence est incontournable et essentiel. Il est d’une grande implication et transforme ma pratique de la psychothérapie. Celle-ci a maintenant plus à voir avec le silence fait en moi qu’avec l’étalement de connaissances. Faire silence c’est, en tout premier lieu, offrir à l’autre ma propre condition intérieure faite de présence et d’éveil à ma subjectivité. L’impact de cette présence à moi-même, façonnée dans le silence et qui éveille l’autre à lui-même m’a fait considérer comme une nécessité l’émergence d’une position psychothérapeutique fondée sur la capacité d’être du thérapeute. Cette position psychothérapeutique transcende les savoirs. Elle ne peut être réduite à des techniques à appliquer. C’est une expérience subjective qui engage le psychothérapeute à « être », à intervenir à partir de sa vie éveillée par l’autre, ses connaissances étant mises en veilleuse, comme un écran de fond.

 

Faire silence et être avec soi-même en invitant l’autre à faire silence aussi, c’est une expérience fugace, évanescente et non permanente. Cela se passe dans l’instant puis disparaît. C’est travailler en terrain fragile. Faire silence, c’est se faufiler au moment de l’étale, repérer la passée entre inspir et expir, c’est flairer la fissure à travers les signes du corps et gagner un lieu de soi et de l’autre qui n’apparaissait pas jusqu’alors. Le silence, c’est aller en milieu interdit, c’est s’affairer dans les lieux de fuite et de refus, avec audace et doigté. Le silence s’insinue. Il cible la trame de fond et ose d’abord faire l’expérience d’un temps sans réponse. Le silence atteint et ébranle, mais il offre d’avancer en cordée, en assurance relative pour entreprendre un passage risqué : un « trekking » incertain sur le faîte d’une montagne et sur ses corniches étroites. Métier de funambule dans lequel psychothérapeute et client portent l’intense expérience humaine que constitue le risque d’être soi.

 

Ces parcours vers soi que j’initie comme psychothérapeute, ils me bouleversent. Je me sens parfois et soudainement au cœur de l’humain. Par moments, il n’y a plus que les regards intenses, le rythme plus lent de quelques paroles, le souffle qui s’entend et la vie qui prend place et se déploie dans toute sa majesté. Comme des notes de musique qui se découpent sur le silence et prennent leur juste intonation dans le rapport nécessaire des unes aux autres. Un voyage dans l’humanité! C’est l’arrivée sur les lieux mêmes de sa vie, c’est « être » les lieux de sa vie. Instants de pleurs et de sanglots, de rires éclatés, de pause interdite où parler devient nuisance et profanation. L’humanité est si souvent bloquée, elle est empêchée d’être pour raison de haut coefficient de difficulté. Se taire dans ces moments vifs de contact avec soi, dans ces trouées d’être qui communiquent l’élan de vie et où arrivée et départ se confondent! Être de parole économe dans ces moments qui ramènent en terrain de dignité, qui en modifient la perspective et en changent le centre de gravité pour le ramener à l’intérieur de soi! Se taire dans ces moments de silence et de rencontre qui donnent accès à la dignité de l’être reçu, fondée de l’intérieur! Il me vient une réclame irrépressible : Taisez-vous! Taisons-nous!

 

Je me rappelle de moments de grande intensité dans ma pratique. Moments de secousses qui disloquent puis ressoudent. Des moments, à quelque part sur le chemin de la colère conduisant, au pas à pas, à la peine profonde du rejet et de l’abandon, sur celui de la jalousie qui occulte la souffrance imprenable du manque d’avoir été touché du regard qui reflète et rassure de sa propre existence, des moments sur le sentier de l’impasse qui anesthésie l’expérience de la honte et de l’humiliation, sur le chemin hurlant de la déchirure laissée par la mort d’un enfant, je me rappelle de moments sur le chemin de l’illusion qui mène, inévitablement, à pleurer l’impossible. Je me souviens de moments de temps suspendu où s’imposent de longs regards intenses de mes clients, à peines supportables, des regards, je dirais, chargés de toute une vie, des regards et des souffles qui se touchent presque, dans lesquels tout peut être et se résoudre, pour un instant. Minutes d’éternité! Il m’a semblé que dans ces brefs instants, nous étions près de la spiritualité.

 

Dans mon travail de psychothérapeute, il en faut du silence pour dénouer les barricades, pour déjouer les cerbères sans les déclarer hors jeu. Un silence qui laisse mon corps réagir, se mobiliser au gré des impacts, se tendre et se placer en position de me recevoir. Dans ces instants qui peuvent devenir de longs moments, je ne sais pas toujours exactement ce qui m’arrive. Cela m’inquiétait. J’en suis maintenant rassuré. Il m’apparaît incontournable d’être un corps d’expériences qui s’élaborent plutôt qu’un corps su à l’avance. Cela me rappelle une expérience saisissante dans un atelier de formation, par ailleurs fort stimulant. Je fus déboulonné d’un coup lorsqu’il m’a semblé qu’en référence à une typologie des émotions, la réaction subjective du thérapeute à un extrait d’entrevue nous était suggérée; elle devenait, de ce fait, normalisée. J’ai compris, dans ma subjectivité bien sûr, qu’il allait de soi d’éprouver de la peur devant la rage meurtrière exprimée dans la séquence visionnée. Quelque chose s’est alors brisé en moi, je veux dire qu’une prédisposition s’est annulée. J’ai pu ressentir en direct la fragilité de la présence à soi qui relève du monde de l’être et non du monde de la didactique. Je n’avais pas eu peur. Ç’aurait pu. J’avais été saisi, aux aguets dans un moment qui m’apparaissait vital, une mise au monde à ne pas déranger. J’étais d’un silence attentif, d’un silence qui fait corps avec, un silence passeur. J’étais d’un silence à ne pas nommer, pour rester et prendre part à ce corps à corps, pour être engagé dans la lutte d’un être ligoté qui se secoue, se déprend et veut vivre. En me rappelant cela, j’ai la frousse en pensant que le contact avec soi peut si facilement se perdre dans l’adhésion à une approche, à une méthode, à une stratégie. Approche psychothérapeutique et position psychothérapeutique sont deux entités différentes, l’une n’excluant pas l’autre. Je me rappelle les propos du neuropsychanalyste Allan N. Schore qui parlait de la nécessité incontournable de l’établissement d’une alliance psychothérapeutique. Cette alliance, comme l’alliance pédagogique, n’est pas qu’une question de volonté et de choix de stratégies. Elle s’installe bien involontairement du fait d’une capacité de présence à soi longuement développée dans le silence.

 

Cette vie éveillée dans les paroles qui réclament le silence en soi, elle m’émeut. Elle est spécifiquement humaine, je veux dire d’essence humaine. Comme plusieurs, je cherche ce qui nous fait humain, ce qui nous démarque de l’animalité. Je pense depuis longtemps, de façon plus sentie maintenant en m’appuyant sur des observations empiriques dans ma pratique, je pense donc que la capacité de recevoir sa subjectivité constitue une caractéristique spécifiquement humaine. Être humain inclut fondamentalement de pouvoir faire l’expérience de soi. J’ai toujours cherché des appuis en dehors des propos des formateurs qui m’avaient placé plus radicalement sur cette piste tout de même difficile à recevoir en cette époque de rationalité et de grands égards pour la science et le cerveau humain. Ainsi, je fus jadis ravi des liens que faisait Albert Jacquard entre intelligence, capacité d’éprouver des émotions et capacité d’être en rapport avec les autres. J’ai savouré la prise de position de Francis Fukuyama qui écrivait : « Alors que beaucoup voudraient inscrire la raison et le choix moral des hommes comme les caractéristiques humaines uniques qui donnent à notre espèce sa dignité, j’objecterais que la possession de la gamme complète des émotions humaines est au moins aussi importante, sinon plus ».(4) Je suis tout éveillé lorsque le philosophe Axel Kahn parle du regard sur soi et de la capacité de s’interroger et d’être conscient de soi comme une caractéristique essentiellement humaine.

 

Je suis attentif à la reconnaissance de la nécessité de la subjectivité par plusieurs auteurs et chercheurs qui veulent donner une place à la vie implicite inscrite en nous. J’ai entendu avec bouleversement Allan N. Schore parler de ses quarante ans de recherche sur la psychothérapie et les neurosciences. Il a affirmé la nécessité de l’accès à la subjectivité, la nécessité d’une alliance psychothérapeutique qui se fonde dans l’accès du psychothérapeute à lui-même, à travers ses réactions corporelles, comme Carl Rogers l’avait jadis affirmé. Dans ses ouvrages, Schore explique le fonctionnement des « deux » cerveaux et il représente la psychothérapie comme un échange entre deux cerveaux droits : une incursion dans le monde implicite en nous, un monde subjectif et difficile d’accès que l’on décode à travers ce qui est éveillé en soi lorsque l’on est attentif aux indices non-verbaux du rapport établi : la tonalité, le choix des mots, le rythme de la prosodie, l’expression faciale et corporelle, etc. Je me dis que toute cette réalité se trouve aussi dans la classe : là se joue l’apprentissage de soi et, pour plusieurs, la qualité de l’apprentissage des compétences ciblées par leur programme d’études. Au fond, l’enseignant a le choix de considérer cette réalité ou non, même si ce choix n’est pas toujours conscient. C’est ici que se joue l’injustice alors que certains deviendront des « décrochés » plutôt que des décrocheurs comme le dit Albert Jacquard. Des « décrochés » de leurs cours et de leur programme d’études, mais surtout des « décrochés » de leur propre humanité, victimes d’un rapport éducatif qui ne peut les inclure comme des « personnes » qui apprennent et les aider à développer leur motivation, leur désir d’être, un sens à leurs études et, plus globalement, leur identité.

Je suis parfois dérangé par la façon de dire d’auteurs qui discourent sur fond d’écran de changements à favoriser, d’explication des processus en cours, etc. Leur langage est imprégné d’un savoir qui m’apparaît abandonner l’humain en nous. Je suis curieux de la recherche scientifique. Je suis avide de lire que l’on découvre de plus en plus clairement des liens entre psychothérapie et développement neuropsychique. Mais la recherche me laisse effroyablement seul sur le chemin d’accès au monde implicite et involontaire, elle me déroute de la subjectivité essentielle à recevoir plutôt qu’à modéliser. Cela me laisse seul devant l’immense défi d’ « ontologiser » la connaissance, c’est-à-dire de distiller du monde des savoirs ce qui serait singulier. La science et ses données probantes est ignorante de la vie subjective telle que chaque personne la porte et l’habite de façon unique. En expliquant la vie humaine, ce qui est tout de même très précieux et nécessaire, la science la quitte aussi. Tout reste à faire, dans un autre monde, celui de l’être. Cela me ramène à l’exigence rigoureuse d’une recherche où le contact avec l’intimité du rapport à soi et à l’autre aurait toute l’attention. Cela me ramène à la nécessité du silence. Dans ma recherche, j’ai souvent pensé au silence des temples. Comme si le silence des cathédrales avait été un marqueur de mon parcours, un appel au silence comme j’en témoigne maintenant.


LE SILENCE DES CATHÉDRALES

 

Il m’empoigne. Comme la bête qui se jette sur sa proie.

 

Après un colloque à Nantes, en 2003, j’eus envie de revoir la cathédrale de Chartres. Le train me mena à la paisible ville que les citadins avaient désertée en ce mois d’août. Excité, je repérai les flèches et reconnus les arcs-boutants. Passé le portail, il était là, massif et noir, le silence. Au bout d’un petit temps d’acclimatation, je retrouvai le vertige de mon premier regard sur la nef racée et majestueuse, le souvenir de ma tendresse pour l’humilité des vielles chaises de bois. Je cherchai avidement le bleu des vitraux, je sentis l’usure creuse du pavé. Je n’avais pas encore entendu flotter ce filet de musique céleste : dix-sept hommes et femmes, des anges, chantaient, a capella, des airs d’une polyphonie ancienne. Tout au fond du choeur, le directeur musical les déplaçait en petits groupes qui se répondaient.

 

J’ai vécu là un moment particulier, très proche de moi, un moment d’intense émotion, bien au-delà de la beauté de la musique. Il m’a semblé que tout était d’un seul coup devenu simple en moi, comme si tout s’était distendu et pouvait se résoudre. Un moment où tout pouvait exister, dans une synthèse qui dénoue les batailles et les crispations corporelles correspondantes bien mieux que mes séances d’étirement musculaire Stott-Pilatès. Je me sentais relié à l’univers, plus grand que moi seul. L’espace de quelques airs, j’ai fait l’expérience d’être mon propre thérapeute, comme si le rapport de présence à moi-même avait pu subitement s’installer en prenant appui sur tous les silences qui m’ont été offerts dans ma vie, à l’occasion des autres. Ce moment sacré était fait de tous les rapports vécus à Nantes, de tous ceux de ma vie sans doute éveillés par le rapport des chanteurs entre eux auxquels je me reliais. Je me trouvais bien loin de la connivence des temples qui met à l’abri de soi dans un silence d’institution, un silence de privation, mais nécessaire. Le silence des cathédrales, ce pouvait donc être une occasion de vibrer à moi-même, pourvu que les autres aient éveillé en moi cette prédisposition. Le silence des cathédrales, ce fut ce jour-là l’occasion de faire silence en moi, d’habiter mon propre temple d’être humain, ce fut un silence plein de singularité où tous les autres hommes pouvaient être inclus et reliés.


OSER SA VIE

 

Le silence atteint. Sa force est paisible et bousculante à la fois. Une invite tenace et persévérante à oser sa vie. C’est ce qui m’émeut tant dans ma pratique de la psychothérapie. Aujourd’hui, dans le champs de la psychologie, ce n’est pas la réalité de la « maladie mentale » qui me heurte. Dans le monde de l’Éducation, ce ne sont pas les programmes d’études et les stratégies d’apprentissage qui me dérangent. Dans les deux cas, c’est bien davantage la position que l’on prend, pour agir en expliquant et en solutionnant d’une telle façon qui fait passer à côté de sa vie d’humain pour finalement n’avoir pas la chance de l’oser et, ainsi, la perdre. Une réalité que rappellent d’ailleurs ces derniers mots de Christiane Singer : « Il n’y a que perdre sa vie qui ait toujours le même visage : ne pas oser parier sur « l’homme intérieur », sur l’immensité qui nous habite. Ne pas oser l’Élan fou, l’Éros fondateur, * ne pas plonger vers l’intérieur de soi comme du haut d’une falaise. J’ai plongé. J’ose le dire, oui, cul par-dessus tête, j’ai plongé. »(5)

 

J’ai longtemps cru et rêvé qu’il appartenait aux institutions de faire en sorte que nous touchions notre humanité. Je vois maintenant les choses autrement. Je comprends que les institutions sont là pour porter ce que nous ne pouvons porter de nous-mêmes. Elles sont précieuses, essentielles et nous permettent de pouvoir vivre ensemble en instaurant des règles, des codes et des normes, une moralité qui nous rend possible la vie en société. Leur demander qu’elles puissent favoriser et recevoir notre subjectivité d’être humains m’apparaît plutôt antithétique. Aujourd’hui j’ai une assurance : celle que ce sera toujours une personne qui pourra favoriser qu’une autre puisse s’apprendre, s’habiter et être ce qu’elle est vraiment. Il n’y a que l’humain qui puisse faire éclore l’humain. Cela met l’accent sur l’importance de la qualité des personnes et des interventions. Si, par hasard, nous pouvons compter sur des dirigeants d’institutions et de services qui savent, en eux-mêmes, ce que c’est d’être humain et qui sont convaincus de la place à faire aux personnes, alors, c’est extraordinaire. Puisqu’il faut donc compter sur les humains pour toucher sa propre humanité, je voudrais partager avec vous quelques fantaisies que j’ai eues depuis que j’ai quitté le Collège. Je vous livre ces idées comme des pistes d’engagement envers soi-même.


SUITE POUR CHERCHEURS D’HUMANITÉ

 

Connaissez-vous Mrs. Rose White? Moi non plus. Un jour, je suis allé me recueillir à la chapelle des sœurs Clarisse, une communauté cloîtrée de Rivière-du-Loup. Dans le vestibule d’entrée, mon regard s’attarda sur quelques liasses de dépliants et sur deux ou trois petits paquets de découpures de journaux. De la propagande, me dis-je! J’eus la curiosité de lire une de ces découpures signée : Rose White, 89 ans. Elle répondait à la question : Que feriez-vous de plus dans votre vie si elle était à refaire? « Je jouerais davantage avec les petits enfants; je me baignerais plus tôt, au printemps, dans l’eau froide du lac; je courrais plus souvent pieds nus dans l’herbe mouillée et je mangerais beaucoup plus de crème glacée ». J’ai gardé très longtemps cette toute petite découpure de journal dans mon sac de travail.


* Note du rédacteur : j’ajouterais « le Thanatos fondateur ».

 

Dans l’esprit de Mrs. White, j’aimerais vous dire ce que je ferais de plus ou davantage si j’avais à travailler en institution :

 

1. Moderato
J’apprendrais à me taire avec mes clients et mes élèves. Je serais curieux de les laisser s’exprimer et je les aiderais à m’en dire plus. C’est le chemin du sens;

 

2. Allegro
Je n’expliquerais pas longtemps que l’orientation et la psychothérapie impliquent le contact avec soi. Je ferais ce qu’il faut pour que cela arrive et je sèmerais le doute. Je n’expliquerais pas longtemps l’importance du sujet à l’étude. Je serais très attentif à accueillir l’élève dans sa fermeture, dans ses objections ou dans son narcissisme, si vous le voulez, c’est-à-dire dans sa première expression de lui-même;

 

3. Adagio sostenuto
Je tournerais mes yeux vers moi-même. Je serais attentif à tout ce qui m’arrive, à mon expérience subjective et pour ce faire :
a) Je « squatterais » l’agenda du Service ou du Département avec quelques complices pour des réunions régulières où il n’y aurait qu’un seul point à l’ordre du jour, soit : parler de soi comme enseignant ou comme intervenant;
b) Je me ferais aider à décoder mon rapport éducatif par une personne qui a la compétence pour le faire. Je réclamerais que les maigres sommes allouées au perfectionnement puissent y être consacrées;
c) J’irais en psychothérapie dès mon arrivée sur le marché du travail, pour laisser mes connaissances en veille et pour apprendre à aider à partir de moi; pourvu que la psychothérapie s’attarde à ma subjectivité;

 

4. Valse con tempo
Je compterais sur le temps. Le temps à me donner dans une heure de rencontre ou de cours pour ne pas répondre et agir trop vite sans tenir compte des processus impliqués. J’adopterais la politique de l’agriculteur : je mettrais une graine en terre, je soignerais la pousse plutôt que de tirer dessus, je mesurerais le temps en saisons;

 

5. Allegro vivace
Je fuirais mon bureau et ma classe pour m’infiltrer dans les sous-groupes et m’associer aux autres personnels préoccupés par les interventions d’aide aux élèves. Je me méfierais de la notion de « service » qui risque de déposséder les autres travailleurs des rapports qu’ils ont avec les élèves. Je sourirais devant l’attribution de l’étiquette « professionnel », enseignant ou non enseignant. Je chercherais à travailler « ensemble » dans des lieux nourrissants.

 

En fait, je serais « stratégique » et je prendrais tous les moyens pour trouver des lieux de silence et développer une parole qui touche et éveille l’autre à ce qu’il est. Un antidote au comportement narcissique et au décrochage!

 

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CODA

 

Ce chemin du « se recevoir », tout ce chemin d’alternance entre l’expérience d’ouverture et l’expérience de fermeture à soi, c’est un espace spirituel. Le silence, c’est ce parcours de recherche, ce mouvement vers soi et de soi parsemé de doute, d’incertitude et d’embûches. Dans cet espace spirituel que je vois surtout comme le chemin vers la singularité, il y a des moments de grâce, des moments sacrés, moments d’une infinie tendresse, de révolte ou de heurts, des moments qui surprennent, comme si le mouvement vers son humanité se renversait, paradoxalement, faisant apparaître tous les humains et permettant, de ce fait, de toucher à l’universalité : une rencontre intime et saisissante avec soi et tous les autres hommes, comme une étreinte qui libère. Un point d’orgue.


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Richard Boutet, psychologue-psychothérapeute
(2009-03-05)



RÉFÉRENCES ET BIBLIOGRAPHIE

1. SINGER, Christiane. Derniers fragments d’un long voyage. Paris, Albin Michel, p. 14.


2. TAYLOR, Charles. Les sources du moi. La formation de l’identité moderne. Montréal, Les Éditions du Boréal, 2003, p. 57.


3. KAHN, Axel. L’homme, ce roseau pensant… Essai sur les racines de la nature humaine. Paris, NiL éditions, 2007, p. 35.


4. FUKUYAMA, Francis. La fin de l’homme. Les conséquences de la révolution biotechnique. Gallimard, Collection Folio actuel, 2004, p. 297.


5. SINGER, Christiane. Derniers fragments d’un long voyage. Paris, Albin Michel, p. 136

 

6. American Psychological Association Division 32, Humanistic Psychology. Recommended Principles and Practices For The Provision of Humanistic

Psychological Services : Alternative to Mandated Practice and Treatment Guidelines. Task Force for the Development of Practice Recommendations For The Provision of Humanistic Psychological Services, 2001, 38p.
http://www.apa.org/divisions/div32/pdfs/taskfrev.pdf


7. BEAUCHEMIN, Jean-François. La fabrication de l’aube. Montréal. Éditions Québec Amérique, 2006

.
8. BELLET, Maurice. La traversée de l’en-bas. Paris, Bayard, 2005.


9. BELLET, Maurice. Le meurtre de la parole ou l’épreuve du dialogue. Paris, Bayard, 2006.


10. BOUTET, Richard. De l’enseignement à l’expérience d’apprendre : soutenir la réussite de l’élève dans une perspective de recherche ontologique. Deuxième colloque biennal en Abandon corporel, Nantes, Actes du colloque, 2003, pp 251-260.


11. BOUTET, Richard. Du comportement narcissique à l’interdépendance : un rôle de passeur pour l’aidante et l’aidant. Journée de réflexion des « services de psychologie et d’orientation des collèges et des universités » sur le thème de « Narcisse va-t-il encore se noyer? », Québec, Université Laval, 24 mars 2006.


12. BOUTET, Richard. La parole : lieu de subjectivité et témoin de la rencontre avec soi. Troisième colloque biennal de recherche en Abandon corporel, Québec, Actes du colloque, 2005, pp 311-317.


13. BOUTET, Richard. Variations sur le thème du silence. Quatrième colloque biennal en Abandon corporel, Ste-Marguerite-Estérel, Actes du colloque, 2007, pp 183-191.


14. COZOLINO, Louis. The neuroscience of psychotherapy; building and rebuilding the human brain. New York, W.W. Norton & Company, 2002.


15. CYRULNIK, Boris. Les nourritures affectives. Paris, Éditions Odile Jacob, 1993.


16. DELISLE, Gilles. Dimensions neurodynamiques de la psychothérapie des troubles de la personnalité. Montréal, Congrès 2006 de l’Ordre des psychologues du Québec, Notes de présentation.

17. DESHAIES, Gilles. La subjectivité comme lieu de rencontre. Troisième colloque biennal de recherche en Abandon corporel, Québec, Actes du colloque, 2005, pp 321-329.


18. DUBÉ, Clémence. De l’absence de soi à la rencontre : le consentement à la subjectivité. Troisième colloque biennal de recherche en Abandon corporel, Québec, Actes du colloque, 2005, pp 23-27.


19. GUILLEBAUD, Jean-Claude. La refondation du monde, Paris, Seuil, 1999.

 

20. GUILLEBAUD, Jean-Claude. Le principe d’humanité. Paris, Éditions du Seuil, 2001.


21. HAMANN, Aimé. Au-delà des psychothérapies; l'abandon corporel. Montréal, Les éditions internationales Alain Stanké, 1996.

 

22. HAMANN, Aimé et collab. L'abandon corporel; au risque d'être soi. Montréal, Les éditions internationales Alain Stanké, 1993.

 

23. JACQUARD, Albert. L’équation du nénuphar; les plaisirs de la science. Éditions Calman-Lévy, 1988.

 

24. MILLER, Alice. Le drame de l’enfant doué; à la recherche du vrai soi. Paris, Presses universitaires de France, 1983.

 

25. PELLETIER, Roch. Narcissisme et subjectivité : une perspective ontologique. Deuxième Colloque biennal de recherche en Abandon corporel; de la relation thérapeutique à l’expérience ontologique. Nantes, Actes du colloque, 2003, pp 167-169.

 

26. SCHORE, Allan N. Affect regulation and the repair of the self. New York, W.W. Norton & Company, 2003.

 

27. SCHORE, Allan N. La régulation affective et la réparation du soi. Montréal, Les Éditions du CIG, 2008.

 

28. SÜSKIND, Patrick. Sur l’amour et la mort. Fayard, 2006.

 

 

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